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Le roman
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Air n° 22 : Reste, je t’en supplie

Frédéric fait ses adieux.


Mabel
Reste, je t’en supplie !
Ils n’en ont pas le droit,
Ton honneur, de surcroît
Ne risque rien, ma foi.
Reste, je t’en supplie !

Frédéric
Hélas, tout est fini !
Je pars triste ce soir,
Et, le cœur sans espoir,
À l’appel du devoir
Je me rallie.

Mabel : Reste, je t’en supplie !
Frédéric : Tout est fini !
Mabel : Ils n’ont pas le droit !
Frédéric : Il se l’octroient.

Mabel
Ton honneur, de surcroît
Ne risque rien, ma foi.

Frédéric
Je pars et suis fidèle
Au devoir qui m’appelle.

Mabel : Reste, je t’en supplie !
Frédéric : Hélas, tout est fini !

Mabel
Ne m’abandonne pas
À la triste solitude,
Quand je rêvais déjà
Au bonheur sans inquiétude.
La nature chaque jour
Me murmurait ainsi
Ces tendres mots d’amour :
« Il t’aime, il est ici ! »
Fal, la, la, la.
Fal, la, la, la.
Il t’aime, il est ici ! »
Fal, la, la, la, Fal, la !

Frédéric
Dois-je t’abandonner
Dans une nuit sans fin
Où tu ne peux rêver
Sans avoir de chagrin ?
La nature, chaque jour,
Y chanterait sans répit
Ces tristes mots d’amour :
« Il t’aime, il est parti ! »
Fal, la, la, la.
Fal, la, la, la.
Il t’aime, il est parti ! »
Fal, la, la, la, Fal, la !

Récitatif

Frédéric
En l’an 2000, j’aurai l’âge requis.
Je reviendrai et je te réclamerai.
Je le déclare !

Mabel
Mais, c’est si long !

Frédéric
Jure que jusqu’alors tu me seras fidèle.

Mabel
Je serai forte !
Par tous les Stanley morts et enterrés, je le jure !

Duo

Fêtons l’amour, divine ivresse ;
Quant au plaisir, courons à sa poursuite.
Oui, car il/elle tiendra sa promesse
Jusqu’à la noce et par la suite.
Fêtons l’amour, divine ivresse
Oui, car il/elle tiendra sa promesse
Jusqu’à la noce et puis par la suite etc.

Mabel
Stay, Frederic, stay!
They have no legal claim,
No shadow of a shame
Will fall upon thy name.
Stay, Frederic, stay!

Frederic
Nay, Mabel, nay!
Tonight I quit these walls,
The thought my soul appalls,
But when stern Duty calls,
I must obey.

Mabel: Stay, Fred'ric, stay!
Frederic: Nay, Mabel, nay!
Mabel: They have no claim
Frederic: But Duty's name.

Mabel
No shadow of a shame
Shall fall upon thy name.

Frederic
The thought my soul appalls,
But when stern Duty calls.

Mabel: Stay, Fred'ric, stay!
Frederic: I must obey!

Mabel
Ah, leave me not to pine
Alone and desolate;
No fate seemed fair as mine,
No happiness so great!
And Nature, day by day,
Has sung in accents clear
This joyous roundelay,
“He loves thee, he is here.”
Fal, la, la, la.
Fal, la, la, la.
“He loves thee, he is here.”
Fal, la, la, la, Fal, la !

Frederic
Ah, must I leave thee here
In endless night to dream,
Where joy is dark and drear,
And sorrow all supreme —
Where nature, day by day,
Will sing, in altered tone,
This weary roundelay,
“He loves thee, he is gone.”
Fal, la, la, la.
Fal, la, la, la.
“He loves thee, he is gone.”
Fal, la, la, la, Fal, la !

Recitative

Frederic
In 1940 I of age shall be,
I'll then return, and claim you.
I declare it!

Mabel
It seems so long!

Frederic
Swear that, till then, you will be true to me.

Mabel
Yes, I'll be strong!
By all the Stanleys dead and gone, I swear it!

Duo

Oh, here is love, and here is truth,
And here is food for joyous laughter:
He/She will be faithful to his/her sooth
Till we are wed, and even after.
Oh, here is love, and here is truth,
He/She will be faithful to his/her sooth
Till we are wed, and even after etc.

Conseils de direction musicale

Aussi divertissant que soit le reste du spectacle, je pense que ce duo est le cœur et l’âme de Pirates, et représente la maîtrise absolue de Sullivan en matière de musique théâtrale. La théâtralité du passage d’ouverture, saisissante, s’ouvre sur une mélodie à couper le souffle, une expression magnifique et très britannique du stoïcisme face à la perte. Après avoir laissé le public sans voix et en apnée, Sullivan le plonge dans une plaisanterie très drôle, avec un ton parfaitement neutre. C’est audacieux et parfait, et pour une fois, nous ne savons pas à quoi nous attendre ni quoi ressentir. Et comme pour nous achever, le duo explose dans un Allegro Vivace scintillant, de la meilleure facture que Sullivan ait jamais écrit. C’est une écriture serrée mais expansive là où il le faut. Elle connaît les plaisanteries et les raconte bien, et voici le point crucial : Sullivan prend ces deux personnages absurdes dans leur situation invraisemblable aussi sérieusement que s’il composait Macbeth. Ces pages comptent assurément parmi les meilleures de la littérature, et ce sont des passages comme celui-ci qui montrent que Gilbert et Sullivan étaient tellement en avance sur leurs contemporains anglais et américains dans le domaine de l’opérette qu’ils ont créé leur propre genre. Aucun autre duo d’auteurs anglophones de l’époque ne pouvait rivaliser avec ce niveau de savoir-faire et de compréhension de la manière dont un public écoute.

Permettez-moi de vous exposer un raisonnement qui peut sembler un peu audacieux, mais j’espère que vous me suivrez, car il donne du sens à certaines réflexions abordées plus tôt.

Tout au long de l’opérette, les accompagnements de Frédéric et Mabel sont beaucoup plus chromatiques que ceux des autres personnages.

La première fois que l’on entend Frédéric chanter longuement, dans le climax de son duo avec Ruth, la ligne de basse orne chromatiquement et rend ambiguë la quinte de l’accord. Notez que l’on trouve à la fois le Mi bémol et le Mi naturel dans cette ligne de basse.

N°22 - illustration musicale 1

Ce passage se termine par une figure chromatique descendante de six notes.

N°22 - illustration musicale 2

L’air du premier acte de Frédéric commence par un triolet chromatique ascendant inquiétant.

N°22 - illustration musicale 3

L’accompagnement qui suit contient des degrés de la gamme altérés : quarte et quinte augmentées, seconde, tierce, quinte, sixte et septième diminuées.

Dans le deuxième acte, lorsqu’il chante Vous vous savez condamnés, son accompagnement comporte une « ligne de repère » qui met en valeur un accord de sixte augmentée allemande sur une pédale tonique.

N°22 - illustration musicale 4

Mabel possède également une « ligne de repère » piquante qui ouvre son grand air, embrassant l’ambiguïté du sixième degré de la gamme, abaissé d’un demi-ton et emprunté au La bémol mineur.

N°22 - illustration musicale 5

Elle a aussi une contre-mélodie chromatique descendante qui orne sa coloratura.

N°22 - illustration musicale 6

Si le chromatisme est une sorte de métaphore musicale de la profondeur d’expression (et je pense que c’est le cas ici), leur musique les caractérise de manière plus sérieuse et plus significative que les autres personnages. Notez que je ne dis pas qu’ils sont plus intelligents ou plus perspicaces. Mais les subtilités harmoniques à l’œuvre ici révèlent une profondeur de sentiment que l’on ne retrouve pas, même chez Ruth, qui est pourtant celle qui s’approche le plus du pathos parmi les autres.

Plus tôt, Sullivan avait utilisé une métaphore métrique pour montrer que ces deux personnages étaient différents des autres. Ici, au plus profond de leur désespoir face à des circonstances qui semblent les condamner à la séparation, nous retrouvons les ingrédients chromatiques de leurs apparitions précédentes, désormais combinés et transformés pour les accueillir tous les deux.

Le ritornello d’ouverture contient un passage chromatique de sept notes, une sorte d’inversion du passage final de Ah, perfide.

N°22 - illustration musicale 7

Sous la première mélodie de Mabel se trouve une « ligne de repère » similaire aux deux précédentes : cette fois, elle emprunte la sixte augmentée à la tonalité majeure parallèle, dessinant un accord diminué complet sur une pédale tonique insistante.

N°22 - illustration musicale 8

La magnifique deuxième section, Ne m’abandonne pas, place les amoureux dans leur signature rythmique préférée : le 3 temps, mais très lentement. Le phrasé semble vouloir s’échapper de la mesure, avec une hémiole implicite qui impose une sorte d’hypermètre en 3/2.

N°22 - illustration musicale 9

C’est une technique que Haendel et Purcell utilisaient fréquemment ; c’est l’une des raisons pour lesquelles la mélodie semble ancienne. Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est que la mélodie s’organise selon les groupements de mesures suivants : 3, 4, 4, 2, 2, 2, 2, 2. Les hémioles apparaissent au milieu des groupements de 4 mesures. C’est assez fou !

Dans le premier acte, le duo des amoureux se terminait par un chant en commun, mais ici, les circonstances les obligent à chanter séparément… à propos de leur séparation.

Suivez mon raisonnement : dans le premier acte, lorsque Frédéric chantait Ah, perfide avec Ruth, il commençait aussi en Sol mineur rapide en mesure simple. Comme ici, Ruth modulait ensuite en Sol majeur et en mesure ternaire, mais la sienne était en 6/8 — la signature rythmique attribuée aux pirates dans cette œuvre. Elle fait partie de leur groupe, comme nous l’avons découvert par la suite. Mais dans le numéro précédent, Frédéric repoussait Ruth et revenait au Sol mineur, laissant la question tonale en suspens.

La modulation de Mabel en Sol majeur, dans un 3/4 langoureux, résout cette tension, et nous passons magnifiquement en Si bémol majeur, la relative du Sol mineur initial. Son serment de fidélité jusqu’à un âge avancé résout non seulement le problème tonal posé par Frédéric au premier acte, mais ramène aussi les deux personnages à leur tempo rapide ternaire, celui de Pauvre égaré. Leur chromatisme torturé se réduit à quelques notes voisines ; le matériau musical est désormais constitué d’arpèges de cors et de phrases amples et résonnantes.

Mabel réalise en fait la résolution musicale décisive de l’opéra. C’est une planification de tonalité et de tempo d’une sophistication remarquable.

Aspects pratiques :

  • Assurez-vous que votre Mabel est consciente des différences entre la version Sol–Fa–Mi♭–Ré de la phrase d’ouverture et la version Sol–Fa♯–Mi–Ré
  • Surveillez le rythme à la 7e mesure de A : il est difficile à exécuter.
  • Savourez la ligne des altos et violoncelles aux mesures 5–7 et 14–17, et veillez à respecter les nuances.
  • Travaillez à développer une subdivision très claire du 3 temps afin de pouvoir guider les cordes dans le rallentando.
  • Accordez un moment aux musiciens pour retirer les sourdines, soit à la mesure 78, soit à la 87 (il existe une divergence à ce sujet).

Le passage rapide est difficile à apprendre vocalement (car il existe plusieurs passages similaires mais différents), et quelque peu délicat à diriger. J’avais prévu de le diriger en une seule battue, mais j’ai obtenu un bien meilleur ensemble de l’orchestre avec un 3 très rapide. Cela m’a aussi permis de détendre légèrement le tempo juste avant la lettre E, puis de revenir immédiatement au tempo jusqu’à la fin.

Encore une fois, notez la différence entre les deux « Fêtons l’amour », et comment les personnages échangent leurs lignes sur « Oui car il/elle tiendra sa promesse. » Ce n’est pas facile.

Nous avons décidé de tenir la dernière note pendant deux mesures au lieu d’une.

Je ne peux pas résister à l’envie de souligner que l’Allegro final de ce passage a très probablement inspiré Oh, Happy We dans Candide de Leonard Bernstein.

Le paragraphe intitulé « Conseils de direction musicale » est une traduction adaptée à la version française du livret d’un long et excellent article de Peter Hilliard, qui a dirigé de nombreuses œuvres de Gilbert & Sullivan et qui donne son analyse ainsi que de précieux conseils aux directeurs musicaux qui entreprendraient de diriger Les Pirates de Penzance. Le texte adapté ici ne représente pas l’opinion de Peter Hilliard sur la version française. Les conseils de Peter Hilliard concernent la version originale des Pirates de Penzance et sont accessibles sur son site : Gilbert and Sullivan’s The Pirates of Penzance: A Rough Guide for the M.D.).

Ceci est pour rendre hommage au travail remarquable de Peter Hilliard et à la générosité qu’il manifeste en mettant à disposition son analyse et ses conseils.



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