L’enlèvement de Polyxène
L’Enlèvement de Polyxène est la seule statue moderne de la loggia, composition pyramidale de taille colossale à quatre personnages, taillée au XIXe siècle par Pio Fedi dans un unique bloc de marbre.
Troie vient de tomber aux mains des Grecs. Dans la ville en flammes, livrée aux pillards, Pyrrhus, le fils d’Achille, a surgi dans le palais du roi Priam. À la tête d’un parti de soldats ivres de revanche, il a saccagé, tué, massacré avec une cruauté indigne de la gloire de son père. Au milieu des cris des mères épouvantées qui errent à travers l’immense palais, au milieu du brasier et de l’effondrement des charpentes en feu, il a cherché Polyxène, la plus jeune fille du roi des Troyens, aimée d’Achille et cause de sa mort car ce fut elle qui révéla à Pâris la faiblesse du talon. Il l’a découverte, enfin, réfugiée auprès d’Hécube, sa mère, protégée par son père et son frère Politès. Sans une once de pitié, Pyrrhus vient de décapiter le vieux Priam et de transpercer Politès qui gît à ses pieds. Énée, entré par une porte dérobée et portant son père sur ses épaules, a assisté à la scène, pétrifié. Les yeux agrandis par l’horreur, il ne voit plus qu’un quatuor de personnages saisi à l’instant suprême : Pyrrhus au cœur de la vengeance, enjambant le cadavre de Politès, enlevant dans son bras gauche Polyxène éperdue qui se débat contre l’étreinte, tandis que la dextre brandit le glaive pour frapper Hécube, suppliante, qui se traîne à ses genoux, s’accroche à lui et l’implore.
Pyrrhus est divin, beau et casqué comme le dieu Mars, le visage plein de morgue, le torse athlétique, le bras en extension au–dessus de la tête, le glaive rejeté en arrière, dans un geste qui veut tout ensemble échapper aux bras d’Hécube qui l’agrippent et ajouter un élan mortel à la lame qui fendra l’air en sifflant avant le prochain battement de paupières de la mère éplorée. Hécube, « la triste Hécube, dit Dante, esclave et misérable », la chevelure défaite, indifférente au désordre qui la laisse à demi nue et lui découvre les reins, les yeux chavirés par la douleur, une main sur la poitrine du ravisseur et l’autre glissant sur la cuisse de sa fille. Polyxène, belle comme une nymphe, déjà ailleurs, le corps torturé comme si elle se débattait dans les flammes du bûcher, au sacrifice qui l’attend. À leurs pieds, pantin désarticulé, le cadavre de Politès et, au coin de sa paupière, une larme pas encore sèche qui va couler sur sa tempe.
Énée, épouvanté, ployant sous le poids d’Anchise, s’est enfui avant de voir le glaive s’abattre sur la femme de son roi. Sous mes yeux, en un seul jaillissement, se conjuguent la jeunesse, la force, la grâce, la majesté et le désespoir. Avant que l’esprit ne cherche à comprendre cet élan suspendu, les sens sont bouleversés. La terreur et la pitié : les deux ressorts de la tragédie qu’Aristote théorisait dans son Art poétique. Cinq actes jaillis d’un seul bloc de marbre.
Ébloui par la prodigieuse virtuosité du sculpteur, on tourne autour de la composition car aucun point de vue ne suffit à l’embrasser. On s’approche pour démêler l’enchevêtrement des corps, admirer, incrédule, la pression des doigts qui s’enfoncent dans la chair de marbre, la vie qui palpite dans les veines et les drapés transparents qui dévoilent les corps. Le naturel des chevelures et les plis des vêtements. Plus près apparaissent la perfection du polissage et les coups de ciseau laissés à dessein. Puis on prend du recul et l’on découvre une des mille facettes qui avaient échappé au premier abord : le contrepoint pathétique entre le cadavre de Politès et la vitalité féroce de Pyrrhus. On tourne à nouveau…
J’y consacrerais des heures sans me lasser. Pour une statue… et dans la seule loggia, mes yeux en comptent plus de dix !
cf le livre Pèlerin d’Occident pp. 126-127

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