D’Est en Ouest, contre les vents dominants

Les capitaines mettaient leur bâtiment en état de soutenir la bataille dès la latitude du Rio de la Plata : on dégréait les voiles de beau temps pour les remplacer par de la « chemise bonne sœur », raide comme tôle. Deux jours de dur labeur pour les matelots et les gabiers, secoués dans la mâture par les coups de tangage : un avant goût et une mise en train.
Les grosses brises de l’ouest empoignaient les navires venant de l’Atlantique une fois passé les Malouines. Dès lors, la traversée devenait une lente progression à coups de bordées, vent devant. Si le temps était favorable on louvoyait ainsi, sous la misaine et les huniers fixes, pendant deux bonnes semaines avant de doubler le cap, tout en serrant la côte d’aussi près que possible, afin d’éviter le courant qui porte à l’est.
Mais ce lent cheminement en zigzag était souvent interrompu par la tempête il fallait réduire la voilure et courir pendant des semaines entières au gré des éléments. Ou alors on souquait le navire pour tenter de passer, on remplaçait une voile sitôt qu’elle partait en lambeaux, et l’on prenait le risque d’être démâté ou de tomber en avarie à force de buter la lame.
S’il échappait au naufrage, le navire perdait régulièrement, en virant lof pour lof — c’est-à-dire de bord, vent arrière —, deux ou trois des milles qu’il venait de gagner pouce par pouce. Quelquefois, les choses allaient moins bien encore et la mer imposait aux bâtiments une allure de fuite à laquelle ils ne pouvaient soustraire. Il fallait alors se signer à courir à contresens, quitte à perdre trois mois de navigation en refaisant le tour du monde par le cap de Bonne-Espérance ; ou bien on tentait le tout pour le tout en forçant de voile, manœuvre dangereuse, à la merci d’une lame plus monstrueuse que les autres, capable d’envoyer d’un coup le navire par le fond.
L’effroyable réputation du cap Horn date de ce temps où, les impératifs commerciaux imposant la route la plus courte, les marins au long cours de toutes les flottes du monde devaient en affronter les périls et, pour des centaines d’entre eux, payer de leur vie le droit de passage. Mais c’est aussi à ce prix que la connaissance de la mer et la construction navale firent en quelques années de fulgurants progrès.
Des passages épiques

Route tenue par le trois-mâts nantais La Rochejaquelein, en octobre 1909, pour doubler le cap Horn
(Scéma d'après les notes du commandant Bourges, alors second du bord.)
En 1904, le quatre-mâts américain « Edward Sewall » affronta un tel mauvais temps de face qu'il lui fallût près de trois mois – de mars à mai – pour passer le cap Horn. Cinq ans plus tard, à partir d'octobre 1909, le trois-mâts nantais La Rochejaquelein s’obstina durant plus de deux mois avant de réussir à franchir le Horn.
Parfois, face aux vents contraires et au mauvais temps, des capitaines décidaient de rebrousser chemin en direction du cap de Bonne-Espérance et de s'engager dans un tour du monde pour rejoindre San Francisco par l'Océan Indien.
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