Aux sept coins du monde

Au seuil de la petite enfance émerge le souvenir du premier grand voyage : à cinq ans, émerveillé à en devenir malade, j’accompagnai mes parents pour une traversée de l’Europe vers la lointaine Scandinavie. Cette année-là, mon père continua vers le Nord et parcourut la Laponie à pied. Si j’étais trop jeune alors pour une telle aventure, elle s’ancra néanmoins pour longtemps dans mes rêves de gamin tandis que s’ouvraient déjà des horizons nouveaux : au retour de ces grandes vacances, ma mère m’apprit à lire et à écrire ; peu à peu elle me transmit sa passion pour la littérature, et à travers les livres mon imagination arpenta le vaste monde.
Plus tard, lorsqu’au fil des ans, je partis pour de bon, visitant même davantage de pays que je n’ai d’années, mon sac de voyageur s’allégea progressivement des fardeaux inutiles, mais une poignée de livres sans cesse renouvelée m’accompagna toujours jusqu’au bout de la Terre.
Il y a sept ans, je bouclai mon premier tour du monde : rien d’héroïque, pas vraiment d’aventure exceptionnelle digne des grands explorateurs. Seulement un voyage de six semaines à grandes enjambées, sans histoires et presque ordinaire : Paris, Singapour, Hong-Kong, Hawaï, New-York, Paris. Et cependant, je mis plusieurs semaines à m’en remettre. Non pas tant à cause de la fatigue physique mais plutôt parce que presque sans m’en apercevoir j’avais accompli un rêve : le tour de la Terre. Partir ainsi vers l’est et avancer, avancer toujours jusqu’au bout du monde pour retrouver loin devant le port d’attache que l’on a laissé en arrière, c’était le rêve de Vasco de Gama, c’est l’illusion enivrante, en traçant le minuscule fil de son voyage autour du globe, de posséder la Terre tout entière à l’intérieur de sa paume.
Quelques années auparavant, je traversai l’Atlantique en bateau, passai le canal de Panama et continuai jusqu’aux îles des mers du Sud pour un périple qui me semblait un songe. À chaque fois, au-dessus de la réalité, je chevauchais les rêves qu’avaient nourri les lectures des jeunes années et qui paraient le monde d’un mystère fascinant. Découvrir, creuser le mystère, trouver à travers la vie des autres ce que l’on cherche sur soi-même, apprendre : voilà des raisons s’il en fallait pour arpenter le monde.
Je m’étais souvent demandé comment les grands navigateurs pouvaient un jour poser leur sac à terre pour de bon et sans regrets ; je me disais qu’il ne fallait jamais arriver au bout de la route, jamais atteindre le sommet, de peur d’y trouver seulement un grand vide. Mais les confins du monde n’ont pas bougé : ils se trouvent toujours loin devant, en ce même point de l’horizon ou les rails se rejoignent, et après tant de milles parcourus, il reste encore tellement à apprendre que la soif de découverte reste intacte. Et puis, au cours de tant de voyages, j’ai côtoyé la vie, tout simplement : elle n’est pas si différente ailleurs car tous les hommes partagent les mêmes questions essentielles. Voilà ce qui subsiste : la vie ; tout le reste, les coutumes, la langue, les paysages ne sont que la toile de fond de l’existence. Alors, tout à coup, l’on découvre autour de soi, dans la vie quotidienne que l’on méprise souvent en la qualifiant d’ordinaire, une richesse infinie qui n’a rien à envier à cet ailleurs du bout du monde qui nous attire tant.
Paris - décembre 1998
Cet album photographique a été réalisé avec le soutien de la Banque Paribas.
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