L’arrivée à Istanbul
« Vient le dernier matin, le matin du dernier jour, celui de l’arrivée à Istanbul. Un matin comme tous les autres, où le soleil brille dans un ciel sans nuages, où je peste contre l’absence d’eau chaude qui m’oblige à prendre une douche glacée, un matin où je lis dans le livre des Psaumes :
Je lève mes yeux vers les montagnes.
D’où me viendra le secours ?
Le secours me vient de l’Éternel
Qui a fait les cieux et la terre.
Il ne permettra point que ton pied chancelle ;
Celui qui te garde ne sommeillera point.
L’Éternel est celui qui te garde,
L’Éternel est ton ombre à ta main droite.
L’Éternel te gardera de tout mal, il gardera ton âme.
L’Éternel gardera ton départ et ton arrivée.
Dès maintenant et à jamais.
Les banlieues anarchiques ne semblent jamais finir. Une ville nouvelle conquiert des hectares à perte de vue. Pour l’instant, il s’agit d’une multitude d’immeubles vides à différents stades de construction : de quoi loger plusieurs dizaines de milliers de personnes. Un tel jaillissement de béton à vivre en dit long sur la démographie galopante en Turquie. Depuis hier, à chaque colline, à chaque tournant, mes battements de cœur s’accélèrent : d’ici peut-être vais-je apercevoir Sainte-Sophie ? Découvrir le palais des sultans et la Corne d’or ?
J’ai quitté l’autoroute urbaine pour la route du front de mer. Désormais, je longe le Bosphore. Les eaux du détroit frémissent entre les blocs du brise-lames. La mer scintille au soleil et la vue s’étend jusqu’à l’autre rive : l’Asie ! Plus qu’une poignée de kilomètres avant d’atteindre les remparts de Constantinople. Rien ne peut plus m’arrêter. Je ne veux pas penser à la suite. En ce moment, je ne m’en soucie guère. Jérusalem viendra à son heure. Pour l’instant, je m’efforce de goûter par tous les pores de mon être chaque atome de cette arrivée si incroyable. Je n’arpente plus une simple digue le long du Bosphore, je remonte l’allée triomphale des empereurs qui concluent une campagne glorieuse. Je suis sur le point de conquérir la deuxième Rome.
Enfin arrive le moment tellement espéré : après un tournant apparaissent les coupoles de Sainte-Sophie, son dôme brillant sous le soleil, encadré des minarets qui lui sont désormais attachés. Je jette mon sac, envoie ma casquette en l’air et saute de joie, au plus haut de ce que la force de mes tendons fatigués me permet encore. Les larmes me viennent aux yeux et, dans les bourrasques de ce début d’automne qui tourbillonnent sur les rives du Bosphore, je hurle de jubilation. À quelques mètres de là, des pêcheurs à la ligne se retournent avec surprise vers ce touriste fada qui rit aux larmes, tout seul, et crie sans s’adresser à personne.
Oubliés le vent, la pluie, le chaud, le froid et les inquiétudes. Les bosses suspectes ont disparu. Rien de tout cela n’a plus d’importance. Je suis arrivé à pied de Paris en ce 10 septembre, quatre mois exactement après mon départ, et j’ose encore à peine y croire. Si j’avais dû interrompre la marche avant Istanbul, j’aurais eu l’impression de n’avoir rien fait. S’arrêter à Brie-Comte-Robert, à Szeged ou à Küçükçekmece, c’était la même chose : un échec retentissant. Mais Paris-Istanbul à pied, cela représente déjà une aventure en soi : de la Ville Lumière à la Sublime Porte.
Une porte : c’est exactement cela, une porte indispensable que je devais atteindre pour ouvrir la route vers la Cité sainte… »
cf le livre Pèlerin d’Orient p. 143-145

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