Le libre journal
Un matin de mai, Monsieur François-Xavier de Villemagne, employé de banque, ferma à double tour la porte de son appartement parisien et prit la route de Jérusalem. Cela commence comme un conte de Marcel Aymé. Cela finira comme un verset de l’Évangile. Trente-six ans, plutôt bien de sa personne, parfaitement sain d’esprit, titulaire de diplômes prestigieux, officier de réserve dans la Royale, doté d’une bonne situation, un cadre supérieur d’une grande banque qui occupe ses loisirs avec élégance à jouer du violon et à taquiner l’art lyrique décide un jour que, voilà, ça commence à bien faire Après un mois de démarches, de courses aux vaccins, aux visas, aux papiers, il chausse des souliers de marche, passe un sac à dos et, au lieu de gagner son bureau, prend à gauche en sortant.
Il n’a prévenu personne ou peu s’en faut. Par peur des conseils qu’inspirerait son projet et des sarcasmes que lui vaudrait un renoncement de dernière minute. C’est, en somme, l’histoire d’un jeune homme riche qui s’en alla tout triste parce qu’il avait de grands biens. En plus de son bagage implacablement limité à dix kilos, il est en effet chargé, du moins se plaît-on à le deviner, d’un invisible mais pesant ballot de vanités, d’habitudes, de souvenirs, d’espoirs déçus, de rancœurs, de tristesse, de colères, d’amertume, de remords, d’amours rompues et de dégoûts du monde. Il boitille parce qu’il s’est tordu la cheville. Ses rares amis dans la confidence voient dans l’incident, les uns la volonté de Dieu de le faire renoncer à son orgueilleux projet, les autres une manœuvre du démon pour le retenir. En fait, les initiés le savent, cette boiterie est le signe d’une faveur divine ("numero Deus impari gaudet")
Est-ce parce qu’il le devine que Villemagne a pris la route sans même se soucier de savoir où il ferait sa première halte ? À Brie-Comte-Robert, un hôtel à l’enseigne de "La grâce de Dieu" semble lui adresser un signe. Il traversera donc la France, l’Autriche, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Turquie, la Syrie, le Liban, la Jordanie et Israël. Mais à la porte de ce saut dans un inconnu de six mille kilomètres, il ne se veut pas pèlerin. Le mot lui paraît sentir le vieux suif des chandelles fuligineuses. Il ne part que pour un périple. Sans savoir qu’avec le temps, le reste lui sera donné par surcroît.
Deux siècles après Chateaubriand, cet itinéraire de Paris à Jérusalem relate donc à la fois le parcours géographique et le voyage intime de François-Xavier de Villemagne. On ne tentera pas de résumer cette aventure extérieure et intérieure. Son auteur et héros le fait avec trop de talent pétri de ses de l’observation, de passion discrète, de goût littéraire et de cet esprit français qui est à l’humour ce que le lièvre à la royale est à la panse de brebis farcie. À chaque ligne, on devine la réponse à la question incongrue que, dans un monastère bavarois, un moine onctueux posa un matin à François-Xavier de Villemagne : "sind sie Aristokrat ?" Car il faut toute l’élégance de nos vieilles familles pour savoir avec tant de légèreté profonde, nourrir d’un mot, d’un geste, d’un souvenir, d’un regard, d’une anecdote, d’une notation, d’une référence littéraire, de l’écho d’une musique, et sans jamais la moindre note de vanité ou apitoiement, le récit de ce qui fut au fond, un incroyable défi, un impitoyable combat contre soi-même et pour soi-même.
Histoire d’une révolution intime, ce livre est aussi un passionnant récit de voyage. On en sort émerveillé, enchanté au sens elfique du mot, illuminé par un minuscule reflet de toute la lumière dont François-Xavier de Villemagne s’est imprégné au long des chemins. Impressionné aussi par le travail des éditions Transboréal où se croisent ces porteurs de rêves que sont les grands voyageurs comme le marin Gérard Janichon ou les globe-trotters amis de Radio Courtoisie Alexandre Poussin et Sylvain Tesson. Le livre de Villemagne est en effet une réussite éditoriale absolue pour un prix stupéfiant eu égard à l’extraordinaire qualité de reproduction de la centaine de photos en couleurs dont quelques-unes semblent des prières du regard.
Serge de Beketch
Le Libre Journal - N° 310 - 19 décembre 2003

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